Elisa Rigoulet
Paris & Brussels based curator and writer
Co-Founder of Exo Exo http://exoexo.xyz


#writing

on Jean-Baptiste Lenglet

“Depuis que je suis né, je baigne dans les images digitalisées, les sons synthétiques, les artefacts. L’artificiel, le distordu, le filtré - voilà ce qu’est la Nature des hommes d’aujourd’hui”.

Fausto Romitelli


Comme sous l'effet d'un prisme kaléidoscopique, les oeuvres de Jean-Baptiste Lenglet génèrent ce que l'artiste appelle des "effets" de réalité. Prises dans une forme d'élasticité, ses images créent des situations amplifiées ou déformées. En le maintenant en permanence à distance, il fait du réel un théâtre dans lequel ses mises en scènes tendent à se confondre avec leur cadre. On ne sait plus alors de la réalité ou de la création laquelle des deux constitue le décor.

L'artiste donne naissance à des volumes complexes qui accueillent ses images et intensifient leur pouvoir narratif, affirmant ainsi la dimension sculpturale de ses oeuvres et complexifiant toujours le maillage des idées. D'emblée par son titre - "A Nightmare on Hopi Street" - l'installation de l'artiste affirme son contenu multi-référenciel. À la manière d'une galerie des glaces, l'installation se déploie, projetant toujours d'une forme à l'autre le contenu de la précédente et additionnant ainsi les niveaux de lecture. Reprenant le titre d'un Freddy dont le dispositif filmique contient en lui-même différents niveaux de réalité, l'artiste a simplement déformé le nom d'origine en "Hopi" - qui désigne les Indiens Pueblos d'Amérique du Nord dont le rituel initiatique du serpent a été rendu célèbre par la conférence de Warburg en 1923. Un réseau d'images se construit alors croisant la dimension historique et les références à la culture populaire. À l'image de ces imbrications, l'installation elle-même se construit sous forme de séquences, contenants ou projections d'un film absent. Multipliant les formes et les supports - vidéo, impressions, collages, assemblages - elle en appelle au processus mémoriel et aux reconstitutions personnelles.

Passant par la déconstruction de toute forme de linéarité, l'artiste met littéralement la narration en morceaux. Minimalisant radicalement le support du film pour n'en utiliser que ses instruments, il fait de l'image et de sa temporalité à la fois les outils et les objets de ses expérimentations.

Conçue comme un espace de projection, l'installation affirme ainsi sa dimension métonymique, proposant à la fois une réflexion sur le dispositif cinématographique et sur son contenu. Les sortes de cloisons qui viennent séquencer l'espace constituent les lieux d'un méta-langage qui superpose les niveaux de récit déconstruisant la narration et suggérant un nouveau montage.

L'installation devient un lieu de passage, au sens empirique comme au sens imagé, idéalisant cette posture de l'entre deux où l'on quitte définitivement un état sans encore avoir assimilé ce qui suit.

Freddy Kruger est alors le symbole d'une anthropophagie des idées - d'un état de sommeil qui vient dévorer la réalité -, des formes qui se substituent et se nourrissent les unes des autres et des cultures qui se remplacent en même temps qu'elles se souviennent.

Les dispositifs de Jean-Baptiste Lenglet sont nourris de ce paradoxe et tire de la déconstruction leur force vive. L'enchaînement et la succession sont remplacés par le fabriqué et le distordu, contredisant toujours l'attendu et imposant d'inattendues mutations.